mardi 27 décembre 2011

Putain de nuit


Je suis malade. Pas mental, non, Dieu me garde, quoique j'y croie davantage de jour en jour, mais physiquement. Quelle importance ? Aucune, sauf que je n'écrirais pas tout ce charabia pour combler ces mornes heures de mon existence, au lieu de régner avachi sur mon lit à glander. Alors parlons un peu du mal atroce qui me ronge. A mon grand désarroi, moi qui me case dans la clique des contempteurs de la norme, je souffre d'une maladie tout ce qu'il y a de plus banal. Mais comme je suis un chic type je vais vous éviter la vulgarité de son nom, disons seulement qu'il est arrivé l'heure où chaque être humain doit se départir d'une possession interne, qui défie la gravité en un flot escaladant l’œsophage avant de venir briser les barrières de ces lèvres aux mille incarnats, pour se précipiter bruyamment dans la fosse à humeur.

Voilà pour le premier symptôme.

Le second est assez similaire, sauf que cette fois la gravité n'est pas bafouée. C'est de loin celui qui m'emmerde le moins. Enfin quand je ne suis pas miné. J'ai rarement pris de grosses cuites dans ma vie, et c'est pas ça qui m'empêche de faire le distinguo entre un phénomène vomitif lié à l'alcool et celui lié à l'ingestion de malbouffe, relâcher tout cet éthanol pourrissant ne provoque généralement pas ce haut-le-cœur désagréable qui agresse la muqueuse de la gorge ; non je préfère gerber à cause de l'alcool. Et puis les effets antérieurs sont bien plus sympathiques.

La nuit dernière a été un calvaire. Je m'étais couché tôt, le flux nauséeux avait commencé à saper mes défenses internes, alors que pour une fois passait à la télé une émission digne d'intérêt pour le pauvre béotien souhaitant se hisser modestement sur le podium de la culture. Une émission historique qui revenait sur l'histoire de France, présentée par l'excentrique Stéphane Bern. Je ne sais pas comment fait ce type pour arborer à tous les coups son sourire de tête à claques, je commence à croire que dès la naissance on le lui a collé sur sa gueule comme malédiction en souvenir d'une vie passée. Ce qui ne semble pas l'avoir desservi dans sa carrière. C'est donc cette émission qui présente l'audace incongrue d'exposer aux citoyens de France des péripéties un peu plus élevées que celles des téléfilms de fosse à humeur que j'ai due zapper pour satisfaire à l'ordre impérieux de ma physiologie agonisante. Sauf qu'être à l'écoute de son corps n'est pas toujours compatible avec un égo développé, je sentais bien qu'au fond de mon estomac un alien germait et qu'il tenterait de débouler par l'issue de secours. Mais j'ai fermé les écoutilles et fait comme si de rien n'était, je suis allé me pieuter tranquillement avec la foi que le monstre serait vaincu par l'acide de la nuit.

Des conneries ouais. Je n'ai fermé l'oeil que pour m'embarquer dans l'imagination décadente de ma conscience. Décadente pas dans le sens où les mauvais rêves s'apparentaient à une orgie maléfique, pire que ça ! à chaque fois que mes paupières baissaient leur store sur les ténèbres de ma piaule, je me retrouvais dans un remake horrifique d'Alice où le monde sombrait dans une absurdité dépourvue de causalité. Je ne me rappelle pas précisément toutes les merdes que j'ai vécues, le tout se fond dans un micmac embrouillé de situations à la con où je ne bitais rien à ce qui se passait. Des mecs flous se tenaient face à moi, moitié boy-scout moitié Terminator, et pendant que j'essayais de démêler tout ce fatras incompréhensible, les silhouettes multicolores m'assenaient de sermons paternalistes et condescendants. Je vous avoue j'avais les foies, imaginez-vous dans un univers fluctuant où tout ce qui arrive arrive sans raison, où chaque tentative de retourner à la source d'une action vous conduit dans un néant sans fond ! J'avais le vertige des sens.

Sans compter que le salopard qui me lacérait l'intérieur du bide me maintenait dans cette anxiété vertigineuse. S'il y avait eu des témoins de la scène - dans le monde réel, hein -, il aurait pu me voir me désarticuler tel un pantin balloté par le vent, les mains tordues et des incantations dans les jambes, un rictus malheureux sur la tronche. J'en menais pas large et ça me foutait les boules. J'étais partagé entre ma rogne croissante contre ma persévérance idiote et la douleur incessante de mon abdomen qui me pourrissait la nuit. Heureusement le lendemain c'était boulot, c'était toujours ça de gagné même si je savais que je passerais toute ma journée affalé dans le sofa en essayant misérablement de me blottir dans les bras de cette pute de Morphée. Mais bon, chaque homme a ses limites, et l'heure de l'inéluctable expulsion m'apparaissait de plus en plus proche. Je me disais intérieurement que ce serait le meilleur choix, que le tourment prendrait fin, et comme pour me donner raison, mon esprit au garde à vous des désirs de mon corps n'arrêtait pas de mettre en peinture la procédure à suivre. J'ai donc cédé et engagé la bataille. Je me suis précipité dans les chiottes, relevé le gardien du temple, et largué le monstre direction l'exorcisme immédiat. J'ai compté trois ou quatre rounds avant de me déclarer vainqueur, complètement lessivé mais vidé du démon. Puis j'ai rejoint le confort de mes couvertures, heureux de quitter le marbre glacé et surtout satisfait du déroulement probable de la nuit.

Erreur, mes braves ! Deux heures plus tard les mêmes mouises venaient toquer à ma porte, et j'eus le même mal à me débarrasser d'elles. Comme toujours, quand on croit s'être délivré d'un fléau un second surgit aussitôt. Par quelque hasard physiologique merdique, j'en étais réduit à passer toutes les heures ténébreuses dans l'attente d'un sommeil qui avait déserté et qui continuerait à se foutre de moi du haut des bras d'une catin.

vendredi 9 décembre 2011

L'émerveillement et l'investissement dans les jeux vidéos

Dernièrement le monde vidéoludique a accouché de Skyrim, fruit d'une longue gestation et cinquième opus de la famille des Elder Scrolls qui restera dans longtemps dans mon cœur pour son troisième épisode, Morrowind. Les raisons de ce sentiment proche de la vénération s'exposeront certainement un jour sur ce blog, dès que j'aurai eu l'occasion de m'y replonger avec ardeur, mais le sujet du présent article n'est pas tant de parler de Morrowind – bien que le jeu me servira de point de comparaison - plutôt que d'entamer une analyse succincte sur l'apparition de deux nouveaux éléments dans les jeux actuels, et leurs répercussions sur l'expérience vidéoludique. Car de Morrowind à Oblivion, et de même en ce qui concerne Skyrim, les développeurs ont été amenés à introduire certains changements pour répondre à la demande d'un public désireux de goûter à l'aventure sans subir les inconvénients liés aux tracas de ce qu'on appelle généralement le « réalisme ». Ce processus d'accessibilité se nomme dans le jargon la « casualisation ». L'apparition de la boussole et du fast-travel dans les Elder Scrolls, mécanismes apparemment anodins, a provoqué un flot de commentaires passionnés tant de la part de ses détracteurs que de ses défenseurs, et il ne s'agira pas ici de disserter sur l'hérésie ou sur le caractère salutaire de telles fonctionnalités. La faiblesse ou la force de la démonstration tiendra majoritairement dans mon ressenti.


La série des Elder Scrolls transpose, comme bien d'autres franchises, le jeu de rôle dans l'univers virtuel. Le joueur crée son personnage, lui attribue des caractéristiques selon l'idée qu'il s'en fait, décide de ses valeurs, et adapte sa tactique de jeu en fonction et empruntera la direction de son choix. A la différence d'autres jeux, qu'ils soient de rôle ou pas, le monde dans lequel on évolue est dit ouvert, ou bac à sable selon certains. Cela signifie que le joueur est libre d'aller où il veut, à tout moment, et que la progression n'est pas entravée par l'état d'avancement de l'histoire (à de rares exception). Toutes les zones du monde sont accessibles, il est possible de se balader d'un bout à l'autre de la carte sans autre objectif qu'arpenter ces terres nouvelles. Les jeux Bethesda se sont fait une spécialité de ce système open-world, avec les séries des Fallout et celle des Elder Scrolls. Si les chiffres varient selon les sources, la surface de ces jeux est généralement immense, de l'ordre de la vingtaine de kilomètres carrés jusqu'à l'incroyable million pour le second opus des Elder Scrolls, Daggerfall (l'aire de jeu entre les villes était générée aléatoirement ; elle équivaut grosso modo à la superficie de l'Angleterre. Oblivion faisait d'après certains 40 km²). On comprendra donc qu'avant même de parler de gameplay ou quoique ce soit d'autre, il convient de se diriger sur cet immense territoire de jeu. Alors que Morrowind fournissait une simple carte indiquant la position du joueur et les lieux importants visités, ses successeurs ont ajouté à ce mécanisme une boussole s'apparentant beaucoup plus à un GPS. Ainsi, outre les points cardinaux indiqués sur le HUD (ensemble d'informations directement visibles à l'écran sans avoir à interrompre le jeu), l'objectif d'une quête est indiqué au même emplacement, toujours en ligne de mire du joueur (de même que les lieux dits alentours que le joueur n'a pas visités ; mais c'est une autre affaire, quoique liée avec la nôtre).


L'impact de cette fonctionnalité est pourtant plus grand qu'on ne veut l'envisager. Dans Morrowind, lorsqu'une quête lui était confiée, le joueur devait se contenter des explications plus ou moins vagues qui lui étaient données et chercher activement tel ou tel indice lui permettant d'atteindre son but. A l'inverse, dans Oblivion et Skyrim, le joueur est devenu dépendant du GPS, et se voit contraint de réaliser les quêtes si ce n'est avec la boussole (désactivable), du moins à l'aide de la carte. Les développeurs n'ont en effet pas prévu la parade à leur nouveau système d'orientation, et ont carrément supprimé les indications permettant de se diriger autrement qu'à la boussole. Nonobstant la question du RolePlay où l'on pourrait imaginer le donneur de quête indiquer sur la carte la destination, l'immersion s'amoindrit logiquement, diminuant l'investissement du joueur dans ce monde, et conséquemment sa satisfaction. Un autre effet, plus pervers et plus difficilement décelable, conduit le joueur à mettre l'accent sur le but, sur la mission. Le marqueur de quête indique implicitement au joueur qu'il n'a pas à s'aventurer autre part que là où se trouve son but, et inconsciemment le joueur risque de persévérer dans ce schéma de pensée.Une quête, une destination. Si le jeu est logiquement un enchaînement de missions, le marqueur de quêtes aspire le joueur vers sa destination, et instille au cœur même du monde la maxime contemporaine « le temps c'est de l'argent ».


Cette sensation d'urgence s'accentue avec une fonctionnalité qui est apparue concomitamment dans l'univers des Elder Scrolls, le fast travel. Avez-vous préalablement visité un lieu, il vous est possible d'y retourner instantanément en effectuant un clic dessus en ouvrant la carte. Une fois encore, passons outre les protestations des uns et des autres concernant le niveau d'immersion engendré ou de la facilité engendrée. Il conviendra simplement de constater que cette fonctionnalité améliore à son tour la vitesse du jeu.


Nous venons de le voir, la boussole et le fast-travel tendent à focaliser le joueur sur les résultats, ils lui permettent et l'encouragent même à voyager de plus en plus vite sans prendre le temps d'apprécier ce qui l'environne, d'où ce sentiment d'urgence précédemment relevé. Ce qui sépare le joueur de son but n'est dès lors plus vu comme un environnement avec lequel il doit interagir et dans lequel il s'intègre, mais plutôt comme un adversaire qui le ralentit et l'éloigne de son objectif. Si ce sentiment est toujours présent dans un jeu, avec l'inévitable sensation de perdre son temps, il est ici exacerbé. Et ce nouveau regard porté sur l'environnement virtuel empêche d'en jouir complètement ; si l'oeil apprécie la plastique il ne peut en apprécier toute la poésie ou le charme. Et me voici reprenant l'exemple de Morrowind, où il m'arrivait de voyager pour me balader uniquement, je m'extasiais véritablement devant non pas la beauté technique (il y a deux ans, lorsque je m'y suis mis, le jeu était depuis longtemps visuellement dépassé, malgré de nouvelles textures des fans), mais devant l'émotion qui me saisissait face à cet agencement. On objectera logiquement que ce sentiment entièrement personnel se doit d'être modulé dans le discours, puisque le ressenti de chacun différera d'un jeu à l'autre en fonction de sa sensibilité et de sa « résistance » à ce genre d'influence. Pour ma part je ne m'explique pas autrement le regard que je porte actuellement sur l'environnement de Skyrim : dénué de contemplation et de curiosité, pour ainsi dire.


L'introduction de ces deux mécanismes – boussole et voyage rapide – s'inscrit dans la tendance actuelle, celle de l'accessibilité et de la rapidité, afin de conquérir un public frileux devant l'investissement temporel demandé. Néanmoins ces apparitions se sont faites au détriment d'éléments dit réalistes, alors même qu'une cohabitation était entièrement envisageable. La perte de réalisme est une conséquence immédiate de ces disparitions, conséquence d'un changement de paradigme. Un effet peut-être plus dérangeant résulte dans le désenchantement provoqué par les mécanismes du jeu, plus difficilement décelable en raison de l'approche très intime. Ce sentiment d'émerveillement semble s'inscrire dans un cadre plus global, où la perception de l'environnement, toute prestation plastique mise à part, serait directement lié à l'implication dans le jeu.

PS : il paraitrait que l'ouvrage de Jean Baudrillard, Simulacres et Simulation, se rapporte en partie à ce thème.

La discussion continue sur Wiwiland, forum de passionnés des Elder Scrolls.


L'étonnante capitale de Bordeciel, Solitude...


... qui ne parvient pas à rivaliser avec l'entrée de Vivec
(note : des améliorations graphiques ont modifié
cette partie du territoire)

dimanche 6 novembre 2011

Drive

Chers amis, les cieux sont parfois cruels envers les pauvres mortels que nous sommes. En effet, ce soir, ou plutôt dans la soirée d’hier soir à ce bref matin dominical qui me voit rédiger ce billet, j’ai été et ce depuis longtemps dans les salles obscures voir Drive. Il m’aura fallu pour cela braver les éléments déchaînés, et j’espérais donc qu’après avoir glorieusement réussi l’épreuve du parapluie tourmenté par les rafales et la discipline ô combien méconnue du saut de flaques, succèderait une délivrance extatique récompensant un courage exemplaire.
J’avais tout faux.


[résumé tiré d’Allociné]
Un jeune homme solitaire, "The Driver", conduit le jour à Hollywood pour le cinéma en tant que cascadeur et la nuit pour des truands. Ultra professionnel et peu bavard, il a son propre code de conduite. Jamais il n’a pris part aux crimes de ses employeurs autrement qu’en conduisant - et au volant, il est le meilleur !
Shannon, le manager qui lui décroche tous ses contrats, propose à Bernie Rose, un malfrat notoire, d’investir dans un véhicule pour que son poulain puisse affronter les circuits de stock-car professionnels. Celui-ci accepte mais impose son associé, Nino, dans le projet.
C’est alors que la route du pilote croise celle d’Irene et de son jeune fils. Pour la première fois de sa vie, il n’est plus seul.
Lorsque le mari d’Irene sort de prison et se retrouve enrôlé de force dans un braquage pour s’acquitter d’une dette, il décide pourtant de lui venir en aide. L’expédition tourne mal…
Doublé par ses commanditaires, et obsédé par les risques qui pèsent sur Irene, il n’a dès lors pas d’autre alternative que de les traquer un à un…

En toute honnêteté je ne serais pas allé voir Drive sur la base du pitch, ce dernier me faisant largement penser à un quelconque film d’action issu d’une banale caméra hollywoodienne ; mais voyez-vous, la blogosphère est une confrérie puissante qui donne racine à de multiples liens de confiance entre frères et soeurs, dont la solidité est aujourd’hui remise en cause. J’ose à peine dénoncer les hérésiarques Lorkhan et Seb tant une trahison de leur part m’était inconcevable à ce jour, mais les temps anciens sont désormais révolus. Car je l’avoue du bout des lèvres, j’aurais présentement préféré un sempiternel remake pour adolescents décérébrés ou mâles ruminants à la testostérone exacerbée que devoir me taper ce nanar. L’entame à elle seule donne le ton de ce que sera le film. Après une scène peu bavarde où l’on ressent une certaine froideur dans la voix du héros, dans son QG provisoire d’une chambre d’hôtel déshumanisée, la caméra nous entraine dans une course poursuite elle aussi ambigüe. L’idée de base est pourtant à saluer, on ressent l’envie du réalisateur d’orienter son film vers de nouveaux codes, de se détourner des clichés de testostérone pure et dure pour atteindre une froideur mécanique. C’est du moins l’impression prédominante de ce côté de l’écran, car l’histoire, loin de verser dans l’effet boules de flammes à gogo, souhaite retrouver une dimension plus réaliste. Cependant et le réalisateur a du zapper ce détail en cours de route (c’est pas faute d’avoir un chauffeur dans le film), l’authenticité n’exclue pas une touche de dynamisme, d’imprévu, de vie, de chaleur humaine, des composantes certes distillées dans Drive, mais en quantité si infinitésimale qu’elles s’égarent tout le long.

Les acteurs pour autant ne sont pas à blâmer, ils incarnent leur rôle, sans fioriture. Le malaise se trouve ailleurs, dans les personnages mêmes, artificiels au possible. Le « héros » en est l’emblème, Ryan Gosling ne se départit jamais de son masque dépressif, quand bien même le bonheur est dans le pré (ou sur les bords de la rivière). Pas moyen de tirer un mot à ce bonhomme, foutrement plus que timide. Il n’est pas du calme exemplaire dont sont faits les tueurs implacables, il est simplement mou, il vibre autant qu’un atome au zéro absolu. Aucun répondant si ce n’est le silence, ou quelques phrases assassines à de très ponctuels moments. On a l’impression d’avoir affaire à un pigeon de ce monde, bon et con comme on dirait. Mais félicitons le Septième Art pour avoir réinventé l’Amour, la romance entre le driver et Irène n’étant pas plus prévisible que le retour annuel du printemps ; on se demande encore ce qu’une femme normalement constituée (et la demoiselle à l’écran semble l'être) peut trouver à un gus pareil, qui rendrait n’importe quel dictateur irakien des plus amicaux. A moins que le driver ne soit le meilleur ami caché de Patrick Sébastien, je me renseignerai à l’occasion.

Passons maintenant à l’histoire. Laquelle ? certes, je me demande encore, mais parait-il qu’il y a un fil d’Ariane sacrément bien caché dans cet entrelac de pellicules. Si Mnémosyne ne m’a pas cruellement abandonné dans les dédales du Pathé, la trame commence avec la volonté de créer une équipe de sport automobile, avec comme coureur ce cher Driver qui éblouit le sponsor. Puis les haut-parleurs de la salle ne mouftèrent plus à ce propos durant les longues minutes qui suivirent le si émouvant « shaking hands ». On s’égare du côté de la romance (se garer serait plus approprié, LOL ! - je précise à mon aimable lectorat qu’il est 2h du mat’ passé à l’heure où j’écris, merci de votre indulgence par avance et par retard), puis Mister Driver fait son chevalier blanc au grand coeur en bossant gratis pour des gars qui le méprisent. Je crois qu’on atteint des abysses sur la fin. Mais non je ne m’étendrai pas plus longtemps là-dessus, c’est du n’importe quoi partout partout, et je laisse le soin à ce cher Connard de vous dévoiler la fadeur intrépide de ce film qui multiplie les clichés et les raccourcis.



Visez la superbe tronche, immuable pendant tout le film

Ah et puis une dernière chose, absolument incompréhensible, mais qui dut valoir au long-métrage sa récompense à Cannes. Les ralentis à répétition. Je conduis, je ralentis ; je suis dans un magasin, je ralentis ; je me garde dans un parking, je ralentis (oui c’est bien ça, on nous fait croire qu’il va y avoir un super truc stylé, et finalement le mec se gare. J’adorerais moi aussi me faire filmer au ralenti quand j’effectue un créneau, tout un chacun admirerait mon fier air sombre tandis que d’un geste altier je guiderais la carrosserie métallisée sur les rails de son destin).

Mentionnons pourtant la musique, d’inspiration drum’n bass, qui contribue fortement à l’esthétique du film. Si dans un premier temps elle permet bien de se prêter au jeu, de s’extraire du fauteuil pour s’absorber dans la contemplation froide du film, le scénario vient rapidement détruire ce maigre tribut pour ne laisser que des monceaux d’ennui.

Enfin bref, à chacun son sens esthétique, comme toujours. Pour ma part je n’ai pas cru une seconde aux rôles désincarnés, tue-le-film évident et principal repoussoir, comme un air glacé congelant les ardeurs. Si vous êtes de la trempe des Inuits, vous pouvez foncer.

dimanche 30 octobre 2011

Dark City

Je suis tombé sur Dark City à moitié par hasard. Etant donné la maigreur de ma culture cinématographique version SF, je m’étais dit qu’il était grand temps de remédier à cela en me matant au moins quelques uns des classiques du genre. Une petite requête google plus tard, et me voici sur la page wikipédia donnant le classement OFCS des meilleurs longs métrages. Je jette quand même un oeil et je suis rassuré de voir de voir que j’en connais quelques uns dans le lot, et même que j’en ai vus. Un peu au hasard, je pioche dans la liste, et ce soir c’est Dark City, un choix loin d'être mauvais.




Une baignoire. Un homme, une goutte de sang sur le front. Amnésique. Allongé dans le bain. Une lampe au plafond qui balance sa lumière de manière inquiétante. Des fringues juste à côté. Et le téléphone sonne. Un inconnu au bout du fil raconte à cet homme qu’il est recherché, qu’ils le traquent. Et c’est le début de la fuite. Contre des inconnus au teint blême, d’inquiétants étrangers, et contre la police, notamment l’inspecteur Bumstead. Sans oublier sa femme, Emma, ni le docteur Schreber, qui semble en savoir pas mal sur toute cette affaire, mystérieuse, qui amène J. Murdoch à rechercher son passé dans une course contre les forces blêmes, ces inconnus qui ne reculent devant rien pour retrouver sa trace, qui possèdent le pouvoir d’harmoniser et qu’ils redoutent de trouver en lui. Quant à Murdoch qui court après son passé, il trouvera des réponses bien étonnantes.

Dark City happe le spectateur dès les premiers instants. Décors soignés, mise en scène aux petits oignons, on n’a aucun mal à s’immerger dans l’ambiance steampunk qui gardera toute sa saveur le long du film. Les bagnoles de la vie moderne se mêlent aux engrenages – discrets – des horloges omniprésentes ; l’architecture reprend les codes des années 30, inspiration identique pour son homologue vestimentaire. Et la bande son fait un boulot monstre, clairement, c’est une des réussites du film, préservant ce sentiment de mystère et d’angoisse jusqu’à la fin. Félicitons aussi les cameramen qui se donnent du mal pour nous placer au coeur de l’action, et il ne reste plus qu’à congratuler les acteurs. Je commencerai par Jennifer Connelly. Cette fille est sublime, incroyablement sublime, elle donne au personnage d’Emma une telle densité rien qu’avec un masque, une expression, qui confèrent à son personnage une force intérieure en proie à une angoisse sous-jacente, le tout baignant dans une certaine sensualité. Et le vert qui relève ses yeux lui va à ravir ! William Hurt, aux commandes de l’inspecteur Bumstead, n’est pas non plus à la traîne en matière d’élégance, il arbore la plupart du temps un costume trois pièces sobre mais efficace qui contribue à l’établissement de son personnage solitaire, dur, persévérant, mais humain et compréhensif. Quant à Rufus Sewell, il restitue aisément un John Murdoch amnésique et pommé, avec ses yeux écarquillés et son air paniqué. On n’a aucun mal à l’imaginer traqué par de mystérieux hommes à la blancheur cendrée.

Le scénario a le mérite de tenir la route. On a beau me chambrer dans mon entourage pour chercher la petite bête, ici je n’ai rien relevé de choquant, même en me harcelant de questions (étais-je donc trop fatigué ?). Avec son amorce somme toute classique – l’amnésique est devenu un attrape nigaud depuis le temps -, l’histoire parvient tout de même à nous emmener sur les traces d’une vérité insidieuse, qu’elle fait planer au fil du temps sur le film, laissant le spectateur élaborer ses propres déductions sur ce qui se trame en ville. Et bien qu’on parle de SF le fantastique n’est pas toujours loin, avec cette histoire d’harmonisation. Il est pourtant dommage que la fin soit à ce point conventionnelle, car peu d’éléments dans le film méritent d’être taxés tels quels. Effectivement, on tombe dans le piège de ce que j’appelle du Dragon Ball Z escalation, qui consiste à augmenter la puissance des combattants sans se soucier de leur intelligence : à bourriner et à faire dans la testostérone pure et dure en gros.

Finalement le film vaut plus par son ambiance et par son traitement à la manière d’un thriller que par son histoire à proprement parler. Si la trame demeure la plupart du temps intéressante et rendue aguichante par un suspens savamment distillé, on regrettera que l’idée sur laquelle repose la ville ne soit peu creusée plus profondément, de même qu’une fin à la hauteur du reste du film, qui avait su ménager de bonne surprises scénaristiques. Mais ne passez pas à côté de Dark City, encore plus si vous êtes amateur de SF, vous risqueriez de louper un très agréable moment.


Ah la la ! Irrésistible en chanteuse de jazz !

vendredi 28 octobre 2011

L'Ame du Kyudo - Hiroshi Hirata

Une fois de plus, Hiroshi Hirata nous sert un gekiga nerveux et exigeant. Je spécifie exigeant, car il n'est pas forcément évident de se plonger dans la lecture, et ce facteur m'aura poussé à repousser pour quelques instants le sommeil tapi en embuscade.


En effet, ce gekiga demande un investissement de la part du lecteur. Ce n'est pas une simple lecture banale, que l'on pose et l'on reprend quand on le souhaite. Tout du moins est-ce mon sentiment. Les quelques interruptions inopportunes m'auront demandé un léger effort pour me remettre dans l'ambiance.

Mais quelle ambiance ? Eh bien c'est simple, nous suivons la vie spartiate d'un jeune homme qui veut obtenir le titre de "Premier sous le ciel". Nous suivons pas à pas son entrainement rude et intense. Il se dégage alors du titre une saveur pierreuse, rêche, tel l'entrainement draconien auquel est soumis Kanza. Sa détermination est parfois fascinante à contempler, et c'est là que réside le talent d'Hirata : nous faire ressentir la dureté de l'entrainement, de manière adulte et virile, comme le monde dans lequel évolue le héros.

Si vous l'ignoriez encore - ce dont on pourrait difficilement vous blâmer -, l'histoire de l'épreuve du Toshiya commence au début du XVIIème siècle, juste après l'établissement de l'ère d'Edo. Sans qu'aucune date ne soit réellement avancée quant à l'évolution du temps (seule l'insurrection de Shimbara permet de situer vaguement la date), j'en ai sommairement déduit que les aventures de Kenza débutent une quarantaine ou cinquantaine d'années après le commencement de l'épreuve, qui consiste à décocher le plus de flèches qui traverseront l'auvent d'un temple de 120 mètres de longueur. Cette épreuve deviendra, au fil du temps - et en temps de paix -, le symbole représentatif de la puissance de chaque clan, qui cherche par tous les moyens à obtenir et conserver le titre tant convoité de "Premier sous le ciel".

C'est précisément cet acharnement qu'Hiroshi Hirata s'attache à dénoncer (il le dit explicitement en commentaire, à la fin). En suivant le parcours de Kanza, dont la vie est exclusivement dédiée à son art, l'auteur montre sans voile la rudesse de l'existence de ces hommes, sacrifiés sur l'autel de la gloriole. Sacrifiés est en effet le bon terme. Parce qu'en cas d'échec, l'honneur du clan étant sali par l'insuccès de l'archer, ce dernier le lave de son sang. Mais gare à ne pas tomber dans la critique facile. Les codes de l'époque nous paraissent peut-être barbares vu quelques siècles plus tard, mais juger des moeurs passées est, à mon humble avis, sans valeur puisque bien des siècles et évolutions nous séparent des codes qui nous parviennent. Tout au plus peut-on essayer de les comprendre, et alors on s'aperçoit que la vie n'est pas une valeur sacrée dans ce monde viril. Seule la puissance affichée et l'honneur comptent, et la vie n'est préservée que lorsqu'elle est utile. Je pense ici aux différents clans qui ont arrêté le "jeu", estimant que la perte d'officiers de valeur ne valait pas le prix payé en cas d'échec. Ainsi, cette vision est plus nuancée que celle des deux grands fiefs qui s'opposent, les Owari et les Kii.

Malgré les qualités citées plus haut, j'ai quelques reproches à faire. Ponctuellement, quelques éléments mineurs viennent gâcher le récit. Le premier exemple qui vient à l'esprit est celui de l'homme qui professe à Kanza, en observant seulement son visage, qu'il battra le record du Toshiya. J'ai noté d'autres détails peu représentatifs de la qualité globale, et c'est pourquoi je ne m'escrimerai pas à les retrouver.

Un dernier mot sur le dessin. Lu après L'Incident de Sakai et autres récits guerriers, je m'attendais à retrouver l'empreinte grasse du trait d'Hirata. Mais non, l'auteur a visiblement décidé d'affiner son encrage, et propose un dessin toujours aussi fluide et dynamique. La colère des personnages transpire du papier, leur dédain se matérialise, et le tout forme un ensemble très réaliste. Les postures des personnages sont vraiment magnifiques, et certaines planches semblent avoir suspendu le temps dans son mouvement, notamment dans les postures assises des tireurs. Ajoutez à cela un rendu des bâtiments superbement travaillé, c'est un vrai régal que nous avons là.

Bref, j'ai vraiment apprécié cette longue incursion dans le temps. On y découvre un monde dur, cruel parfois, avec une philosophie complètement éloignée de la notre (mais qui confirme l'idée du Japon que je me faisais du temps des samuraïs). L'illustration de la vie de Kanza, est un réquisitoire contre la bêtise des puissants de ce temps, dont certains étaient les ancêtres de l'auteur, que ce dernier exècre pour leurs actes. On découvre d'ailleurs à la fin qu'il demande le pardon au nom de ses ancêtres, pour toutes les vies qu'ils sont ruinées et sacrifiées.

samedi 24 septembre 2011

Axiomatique - Greg Egan



Ah Greg Egan, depuis le temps que je voulais lire une de ses œuvres, et ce depuis qu’il fut le gagnant du prix du regretté Cafard Cosmique ! Voilà c’est enfin fait, et, comment dire, ce fut passionnant. Instructif. Eblouissant même à certains moments. Commençons.


La première nouvelle donne le ton avec une nouvelle qui surprend. Nous sommes dans la peau d’un missionnaire à la recherche de camés qui, lorsqu’ils consomment une certaine drogue, leur permet de faire s’entrechoquer des mondes parallèles à l’endroit même où ils se trouvent. Croyez-moi l’entrée en matière surprend, d’autant plus quand vous venez de vous taper une séance de sport et que les hormones vont font filer droit les mots et les pages, et que rien n’y personne ne peut empêcher votre regard de s’attacher à la signification profonde des mots qui défilent devant des yeux soumis au dictat d’un esprit empressé. On y comprend tout de même qu’il est question d’identité et d’intégrité, malgré les altérations possibles d’un univers à un autre. L’identité, un thème repris très souvent et de bien des manières par Egan, abondamment traité dans Axiomatique. Le sujet pourrait aussi se prêter à la seconde nouvelle, Lumière des événements, où l’on découvre un monde recevant des informations du futur, sans pour autant être capable de s’y rendre. L’information en provenance du futur étant relativement chère, chacun n’est autorisé qu’à recevoir une certaine somme de données, écrites, de leur vie future. Il doit à son tour faire de même, raconter les événements de sa vie pour le léguer à son soi du passé. Le procédé est soumis à validation. Ici Egan met en évidence le rôle du destin et de la fatalité, et dans un cadre plus général la manipulation consciente des médias dans nos sociétés modernes.

La troisième nouvelle, Eugène, est aussi riche d’instruction. Elle met en scène deux parents en train de choisir les attributs physique de leur rejeton, et le dilemme moral qui en résulte. Comme l’annonce le titre, c’est de l’eugénisme génétique qu’il est question, et bien évidemment Egan va loin, trop loin même à la fin. Mais peu importe, l’important est bien là ; on ressent toute l’horreur et le dépouillement de toute vie liée à l’eugénisme. Dans une autre veine, Egan nous emmène à la rencontre d’une âme vagabonde, changeant de corps comme de chemise à chaque fois qu’elle s’endort. Sous les dehors du Coffre-fort, se cache en réalité une réflexion profonde sur la formation de la personnalité en dehors d’un milieu stable, tout en mettant en exergue les capacités d’adaptation développées. La nouvelle aurait pu demeurer anecdotique sans le talent du conteur.

En apprenant à être moi, puis L’enlèvement, reviennent en orbite autour de l’identité, et plongent en profondeur dans les troubles abysses de l’Humanité, à la chasse de ces traits singuliers qui séparent l’Homme d’une simple machine de Turing. Le résultat est vertigineux, effrayant, dantesque, bref, Egan frappe fort. Dans ce marais ténébreux qu’est la définition profonde et singulière de l’homme, son caractère inaltérable et jusqu’à présent intranscriptible, Egan s’y fraye un chemin lent et sinueux, mais toujours ferme et appuyé, guidé par la flamme de sa plume.

La nouvelle la plus rafraichissante et inattendue est La Caresse. On y suit un flic bien entraîné qui, après avoir découvert un être hybride, mi-animal mi-humain, se trouve capturé par un milliardaire mégalomane. Outre les manipulations génétiques et la morale de tout ceci, il est en réalité question du rapport à l’Art. S’il est bien un domaine où je n’attendais pas un auteur de SF, c’est bien à ce niveau. D’autant plus que la réflexion s’applique essentiellement à l’art « visuel », c’est à dire la Peinture, mais aussi au Théâtre ou au Septième Art. La symbiose entre un figurant (au sens d’acteur ou modèle) et son rôle supposé dans l’œuvre, est d’une richesse admirable, elle montre comment l’art, ou illusion, et le réel se confrontent et s’entremêlent de manière inextricable, et d’un certain côté tout le travail nécessaire à la représentation d’un instant figé dans le temps, synergie de vies illusoires inventées par l’artiste et que celui-ci révèle au monde en une ultime gravure. Du Très Grand Art.

Sur la fin du recueil on trouve aussi quelques nouvelles marquantes, comme La Douve, où la xénophobie est évoquée, dont je me permets de citer un passage clairvoyant juste après la conclusion, mais également un artifice particulièrement monstrueux dans la nature de l’homme, voire de la vie, dont je ne sais si nous devons nous réjouir ou nous inquiéter à la mort. S’il existe, le débat fera certainement rage, et je serais bien curieux d’assister à son déroulement.

Sans compter que La morale et le virologue apparait peu après, et celle-ci glace encore plus les chairs. Qu’arrive-t-il lorsque extrémisme religieux et science se conjuguent ? Rien de bon semble-t-il. Ce texte éclate définitivement les doutes à propos de l’auteur, Greg Egan est le pire des salauds. Sa solution finale est la plus morbide, la plus écœurante et la plus abjecte que j’aie jamais entendue de ma vie, et je doute mais j’espère de tout coeur en entendre jamais une qui dépasse celle-ci en horreur. Mais plus répugnant encore est l’acte conclusif de l’extrémiste mis en scène, qui m’a véritablement donné un haut le cœur.

Sur une note plus intimiste, Egan nous livre deux textes attachants, P’tit Mignon et Plus près de toi. Le première montre l’amour impossible d’un humain pour un bébé artificiel à la durée de vie volontairement limitée, tout comme ses capacités cérébrales On ne peut manquer de se questionner sur le caractère obscène d’une vie artificiellement tronquée et modifiée pour satisfaire les besoins affectifs d’adultes incapables de trouver leur moitié pour procréer (mais n’ayant jamais été dans ce cas, et ne prévoyant pas de l’être pour un long moment, je ne me permets pas de jugement hâtif sur ces personnes). Quant à la seconde nouvelle, elle nous montre un couple avide de nouvelles expériences sur tout ce qui a trait au changement de corps, et ce jusqu’à la fusion de conscience. Toute une panoplie de procédés maltraitant d’après moi le corps et la conscience, sont ici mis en œuvre pour évoquer un problème bien plus universel, celui de l’amour, de la vie en couple.


D’une manière générale, j’ai plus qu’apprécié ce recueil. Relativement novice en hard-SF, je m’attendais à une liste monstrueuse de dispositifs rébarbatifs exposés sans grâce et au coeur même des intrigues. Bien au contraire, les mécanismes décrits sont aisément assimilables, tant que le novice se contente parfois de renoncer à assimiler la totalité du mécanisme pour apprécier seulement ses effets. C’est le cas par exemple de la machine à recueillir le futur, ou encore du dôme, issu d’une nouvelle moins marquante. Bref, n’importe qui peut lire Egan, qu’il soit chevronné en physique chimie, ou un type ayant oublié ses cours sur les bancs du lycée. Vous n’avez aucune excuse pour ne pas découvrir cet auteur (quant à l’aimer c’est autre chose, mais lisez le bon dieu !).

Sur la structure même de ses textes, il est intéressant de voir qu’Egan mélange souvent les thèmes. Il est très rare de lire une nouvelle axée sur un sujet unique. Et c’est cette composition qui rend les histoires plus profondes et passionnantes. Pourtant je ne peux m’empêcher de penser que tout ça va trop vite, qu’une nouvelle c’est court pour cet auteur, et ce malgré la pertinence toujours présente des thématiques. Je vais me montrer difficile, mais pour une digestion optimale j’aurais préféré que le récit se calme un peu à certains moment, pour me laisser respirer. Mais c’est réfuter l’essence même de la nouvelle que contester sa brièveté, alors je fermerai ma gueule et je dirai simplement que j’ai hâte de me lire le roman du sieur Egan, La Cité des permutants. Ah oui, j’allais oublier, Egan écrit vachement bien, c’est un régal de le lire, même après un pavé lyrique de Hugo.

Un dernier mot avant de vous libérer du tourbillon de mon clavier. Le thème des implants neuraux, celui qui au départ me passionnait le plus, s’est révélé au final moins intéressant que ce que j’attendais. C’est pourtant ce que j’estime le plus proche de nous au milieu de toutes les ingéniosités qui parsèment le recueil.



Extrait de La Douve :
Tu penses pouvoir élever une clôture autour de ce pays et oublier tout simplement ce qui se trouve à l’extérieur ? Dessiner une frontière artificielle sur une carte et prétendre que les gens de l’intérieur comptent, et que ceux de l’extérieur ne valent rien ?

A lire aussi chez Traqueur Stellaire, Les Singes de l'Espace, Julien Naufragé Volontaire, Valunivers, Anudar, Gromovar et Cachou

mardi 20 septembre 2011

La Huitième couleur - Terry Pratchett

Pratchett, tout le monde ou presque connaît ; sa série du Disque-Monde est l'une des sagas de fantasy contemporaine les plus connues. On peut même lire en préambule de l'édition poche que l'homme est le meilleur humoriste britannique de sa génération. Forcément, précédée d'une telle réputation, le récalcitrant modéré à la fantasy que je suis achève d'être convaincu et s'empresse d'aller vérifier les dires du peuple et des éditeurs.

Ankh Morpork, la double-cité dont toutes les autres ne sont que de pâles copies réduites, est menacée par un terrible fléau. Ce péril, voyez-vous, est de la pire espèce qui soit. Car en ville, il y a peu, est arrivé un touriste. Deuxfleur, tel qu'il se nomme, attise la convoitise de brigands en tous genres en raison de son or, tandis que le gardien de sa fortune, un coffre sur pattes, aiguise quant à lui la curiosité des passants et les moignons de ceux qui le sont trop. Ayant rencontré Rincevent, un mage à la destinée peu flatteuse, les deux compère tomberont de Charybde en Scylla dans un monde aux surprises variées.
 
On me l'avait dit, ce premier tome n'est pas des plus réussis. Et pourtant il n'est pas déplaisant. Ayant lu quelques années en arrière Pieds d'argile, qui ne m'avait guère ébloui, je m'attendais à explorer Ankh-Morpork davantage. Car rapidement on s'éloigne de la double-cité, on la fuit de plus en plus dans un mouvement qui semble être soumis à la force centrifuge du Disque. On sent que le but véritable de Pratchett, dissimilé par cette pseudo-trame de partie entre dieux, est bien plus la mise en place de son univers que la narration d'une histoire déterminée. La structure même du roman incite en ce sens, la division s'effectue non pas en chapitres mais en parties, durant lesquelles nous sont contées les péripéties des « glorieux » aventuriers. Certes on voit du pays, on se balade dans des contrées exotiques, mais en l'absence de véritable justification scénaristique l'ennui s'invite dans la partie. Il manque une liaison entre les différents épisodes pour garantir le suspens indissociable de cette fuite en avant dans les pages. En revanche, les ressorts ayant trait à la Mort sont la plupart du temps plutôt astucieux.
 
Quant à l'humour so british qui saupoudre généreusement le livre, il parvient à faire mouche. En réalité on trouve peu de raisons de s'esclaffer à chaque coin de page, bien qu'il me soit arrivé par moments d'éclater de rire ; non, c'est plutôt le ton badin de l'histoire, léger, relevé de quelques épices hilarantes qui donne son cachet à l'ouvrage. Personnellement je n'ai pas entièrement adhéré. Difficile dans certaines circonstances tragiques de trembler pour le héros alors que tout indique qu'il va s'en sortir. Les passages que j'ai préférés sont les trop brefs moments passés en compagnie des assassins et des voleurs, où l'humour se lie parfaitement au dramatique. Autrement, les scènes d'action sont très prenantes.
 
Mais revenons sur nos deux héros (prononcez la liaison du « x »), Rincevent et Deuxfleurs. Très honnêtement, j'ai eu du mal à m'identifier à l'un des deux. Si la légèreté exagérée de Deuxfleur fait souvent sourire, il arrive un moment où elle en devient importune. La caricature du touriste avide de tout-voir-tout-visiter-tout-photographier commence à agacer lorsqu'un monstre tentaculaire jaillit devant eux. Entre autres. La couardise du mage se montre quant à elle plus intéressante, l'auteur sait en jouer avec parcimonie et à bon escient pour produire des situations comiques mais néanmoins attachantes. Il est cependant dommage d'avoir affaire à un mage incapable de lancer un sort, à moins de mettre l'univers en péril.
 
Enfin bref, c'est pour moi une introduction en demi-teinte. Si Pratchett propose un postulat intéressant – un mage totalement naze et un touriste complètement insouciant -, il oublie de servir une histoire cohérente du début à la fin, le milieu ressemblant à un bouche-trou révélateur de son monde. Le choix des héros n'est pas non plus anodin ; un protagoniste avec davantage de caractère aurait pu relever le récit. Mais saluons tout de même le choix audacieux de l'auteur qui assume jusqu'au bout sa parodie en proposant des personnages hors-normes. On s'interroge tout de même sur la place centrale qui leur est accordée : peut-être auraient-ils du rester en retrait pour se faire apprécier à leur juste valeur ?

samedi 17 septembre 2011

Orgueil et Préjugés - Jane Austen

Voici un livre qui, je l’aurais cru il a peu de temps, n’aurait jamais eu une chance d’atterrir sur les rayonnages poussiéreux de ma bibliothèque sacrée. Eh oui, malgré sa réputation, Orgueil et Préjugés n’est pas de ces livres qu’un homme puisse ouvrir spontanément après lecture du résumé comme vous le constaterez plus bas ; le fait même qu’il ait été écrit par une femme, Jane Austen, tant vantée par certaines parties de la gente féminine, achoppe sur la virilité d’un esprit phallocrate en mots mais pas en gestes. Et c’est pourtant la redondance, ces derniers temps, de la vision de cet ouvrage, qui aura eu raison d’une résistance passive.
Enfin tout ça pour dire que ce n’est pas de ma faute si j’ai lu un bouquin de bonnes femmes ;)



Mme Bennet est en émoi. Et pour cause, elle vient d’apprendre que la propriété voisine de Netherfield sera bientôt habitée par un riche jeune homme célibataire, une véritable aubaine pour cette mère de cinq filles, dont aucune n’est encore mariée. Parmi toutes les demoiselles de Meryton, Jane Bennet, l’aînée, aura la faveur de M. Bingley, l’acquéreur du domaine. Alors que ce dernier est tout à fait affable et fait preuve de la meilleure société, son acolyte M. Darcy se montre d’une austérité et d’une discourtoisie qui en font l’homme le plus détesté du coin, notamment aux yeux d’Elizabeth. La relation entre Jane et M. Bingley va bon train, offrant à Mme Bennet la certitude d’un mariage très proche. Et pourtant, Bingley disparait du jour au lendemain pour Londres, sans crier gare, en compagnie de ses soeurs et ses amis, laissant la mère et la fille en état de perplexité.

Cette soudaine déconvenue n’ôte pas de la tête de Mme Bennet l’espoir de marier ses filles, à n’importe quel prix ou presque puisqu’elle fustigera durement sa fille Elizabeth lorsque cette dernière refusera la main du successeur testamentaire de son père, M. Collins, un pasteur obséquieux à l’extrême ne jurant que par sa protectrice Lady Catherine.

Quant à Lydia et Kitty, ce sont les officiers de la ville qui les attirent. L’espoir de Lydia, d’une frivolité spectaculaire, est de se marier la première parmi toutes ses soeurs, et dans ses desseins matrimoniaux elle trouve l’appui inconditionnel de sa mère, au grand désespoir de M. Bennet.

Avec Orgueil et Préjugés, comme dans la majorité de ses autres ouvrages si je m’en réfère à la préface, Jane Austen nous dépeint la petite bourgeoisie de son époque, campagnarde en grande partie puisque nous évoluons la plupart du temps hors des agglomérations citadines. Les « experts » de l’auteur nous expliquent que cette restriction du milieu est due à sa faible imagination, mais surtout par son désir d’être réaliste. Et réaliste elle l’est en effet, on ne peut le nier. L’amateur de lyrisme et de grande épopée risque d’être déçu par le contenu du roman, on suit la vie de la famille Bennet, régie par la préoccupation maternelle de marier chacune des filles. Tout ceci aurait pu être bien éprouvant – pour moi et mes camarades du sexe turgescent je l’entends -, si Jane Austen n’avait pris la peine de présenter son milieu de manière satyrique. A l’exception des deux aînées, Jane et Elizabeth, les dames et demoiselles de noyau familial sont l’emblème d’une société matrimoniale poussée à l’extrême. La mère n’a d’autre raison de vivre que marier ses filles, élabore des plans pour arriver à ses fins, et pour elle tout mariage fait office de bonheur, même lorsque M. Collins, l’homme le plus ringard et le plus emmerdant qui puisse exister sur Terre, demande la main d’Elizabeth, l’antithèse même de cette société basée sur le mariage. Il demeure toutefois une exception, Marie, dont l’auteur se moque pour dénoncer les perroquets philosophiques dont les seules paroles viennent des livres et non de leur cervelle.

Cependant, si Jane Austen se moque de la petite bourgeoisie, elle n’en brosse pas un portrait acerbe. Au contraire, les motivations sont expliquées, les personnages fouillés, et c’est là que le réalisme du roman développe toute son ampleur, car il montre la nécessité pour bien des filles d’antan une soumission au système pour s’assurer une meilleure subsistance. Cette obligation prend forme dans l’héritage, interdit aux femmes, réservé aux hommes, afin de ne pas disperser le patrimoine familial. Pourtant certaines filles au caractère bien trempé refusent envers et contre tout quelque arrangement néfaste à leur bonheur ; c’est le cas d'Elizabeth Bennet, qui jamais ne cède à un mariage qu’elle estimerait contraire à sa vision du bonheur, allant jusqu’à mépriser sa meilleure amie qui, elle, cèdera. Elizabeth est l’incarnation même de ces femmes fortes que l’on ne peut acheter, que l’on doit gagner.

Mais son rôle est encore accru, il sert une mise en garde que les moralistes de l’époque tentaient d’enseigner, notamment aux jeunes filles, celle de la première impression. C’est d’ailleurs le titre que devait initialement porter l’ouvrage avant de subir quelques réajustements. En effet, les personnages de Darcy et Wickham illustrent tout à fait cette tendance au jugement immédiat, dont on ne peut se départir qu’en ayant une connaissance presque exhaustive de la personne. Les actions de l’un trouveront indirectement le contrepoint total chez l’autre ; c’est une dichotomie presque parfaite que représente ce couple ambivalent.

Quant à l’orgueil, qui forme la première partie du titre, il se retrouve dans le comportement de Darcy et d’Elizabeth, bien qu’il soit moins aisé de le découvrir chez cette dernière puisque c’est elle que nous suivons. Je préfère ne pas en dire plus au risque de spoiler honteusement certaines parties.

Passons maintenant aux réflexions personnelles. Il est un personnage que j’ai peu mentionné, M. Bennet, dont j’adore la répartie, et il compte pour les personnages que je regrette de ne pas avoir vu davantage. Sans aller jusqu’à louer son comportement envers sa femme pour autant. A l’opposé se disputent M. Collins et Lady Catherine, au savoir-vivre inexistant.

La découverte du roman est très plaisante, en raison de la légèreté du ton et du fait que l’amour n’est pratiquement pas évoqué (le sujet c’est le mariage, ça semble presque logique, et la véritable naissance de l’amour se fera sentir également dans le coeur du lecteur), mais une centaine de pages – sur 400 au total – arrivé au milieu a plombé ma lecture. La faute en incombe à la prose qui me semble trop datée, mais plus spécifiquement aux menus événements qui n’ont pas su captiver mon attention, et dont la plupart des dames sont en droit de raffoler mais qui pèsent généralement sur un esprit masculin. Et pourtant vous serez aux anges d’apprendre que je me suis surpris, lors de l’ultime centaine de pages, à glousser par moments comme une jouvencelle découvrant les prémices du désir lors de la bonne fortune des soeurs.

Oui, mesdames, mesdemoiselles, messieurs, je plaide coupable. Avec plaisir même.


 A lire aussi chez Isil

vendredi 2 septembre 2011

L'illusion conjugale

Durant quelques années il m’est arrivé d’assister, régulièrement, en compagnie de mes parents, à la représentation de pièces de théâtres comiques, connues également sous l’appellation de « théâtre de boulevard ». L’autre soir encore, après un long moment sans fréquenter les planches, je suis retourné voir ce qui, d’après mon père, aurait du être la « pièce de l’année ». Le théâtre Princesse Grace de Monaco accueille généralement des pièces à consonance humoristique, je le sais parfaitement pour m’y être esclaffé un nombre incalculable de fois, et l’acteur principal, Jean-Luc Moreau, semble également réputé pour ses rôles non moins burlesques. C’est dans ces conditions que l’on voit toute la fausseté des apparences et des pronostics, car L’Illusion conjugale n’est pas de ces spectacles capables de vous paralyser les zygomatiques à force de tétanisation immodérée ; disons pour ne pas sombrer dans la méchanceté gratuite qu’elle les ménage avec bienveillance.


La pièce lève le rideau sur un couple, dans leur vaste salon ouvrant sur un ciel azuré. On comprend rapidement que la fidélité chez Maxime (Jean-Luc Moreau) n’est pas un principe bien établi, mais il se targue d’une déontologie visant à préserver l’honneur de sa femme (Isabelle Gélinas). Elle-même n’est pas en reste, puisqu’elle avoue son aventure passée. La durée excessive de la relation inquiète son mari, qui lui réclame à corps et à cris les détails sur l’amant. Elle ne cède pas et Maxime spécule sur l’identité du coupable, quant soudain le téléphone sonne. Son meilleur ami (José Paul), qui est au bout du fil, est alors invité à changer ses plans pour venir diner. Derrière cette invitation subite se dissimule évidemment un traquenard du mari jaloux, un interrogatoire en règle pour confondre au besoin son ami.
 
Le mari cocu est un sujet récurrent dans le théâtre de boulevard, bien des auteurs s’y sont essayés. Eric Assous tente ici de briser les codes, évite les multiples quiproquos et les situations fausses. Ou plutôt il ne les reprend pas, au point de se demander si L’Illusion conjugale appartient bien au genre. Gageons que non, Eric Assous propose une intrigue sur fond de jalousie, de soupçons et d’accusations, mâtinée de quelques propos comiques. Ce serait au contraire l’aventure humaine qui est narrée, si tant est que relater quelques heures passées dans un salon soit considéré comme une aventure. Je ne suis pas réfractaire au concept, même si j’attendais autre chose, et j’aurais certainement pu apprécier la pièce si bien des choses ne m’avaient dérangé.
 
Le principal défaut de la pièce réside dans sa froideur. Le ton se veut posé, la diction mesurée. Trop certainement, car le sentiment d’assister à une quelconque récitation n’est jamais loin ; l’élocution robotique ôte toute spontanéité. Ce manque de dynamisme s’exprime également par l’intermédiaire du jeu d’acteurs, ces derniers demeurant roides et compassés la majeure partie du spectacle. Les planches semblent alors bien désertiques, leur surface est bien insuffisamment exploitée en regard de la fixité des rôles. Il en résulte une distance particulièrement dérangeante entre les comédiens, souvent espacés plus qu’il n’en faudrait pour instaurer ce sentiment de complicité propre à une discussion intime, laquelle est l’objet principal de la pièce. Mais disposant uniquement d’un trio d’acteur, le pari n’était pas simple à relever.
 
Les rôles eux-mêmes ne sont pas mieux logés. On regrettera sincèrement qu’Eric Assous n’arrive à donner entièrement corps à ses personnages, trop souvent présentés sous la même facette, et incapables de susciter un quelconque attachement en dépit des rares moments de mise à nu des sentiments. Leur principal défaut vient de l’exagération manifeste de leur caractère, tel le meilleur ami du mari, beaucoup trop effacé pour coller au rôle au point que ce dernier devient malgré lui le parangon du manque de spontanéité qui caractérise ses confrères sur scène. Des tirades mal dosées et un masque de circonstance beaucoup trop laconique parachèvent la monotonie scénaristique.
De la trame on en retiendra son caractère basique. Comprenez par là qu’il n’y guère de rebondissements, et si l’idée de base avec le traitement qu’elle implique n’est franchement pas mauvaise, le tout traîne en longueurs parfois interminables pour expliquer les dessous d’un sous-entendu. Les coutures dans le texte sont bien trop apparentes pour qu’on ne décèle pas le caractère artificiel de certains échanges, contribuant ainsi à l’exploration de territoires hypnagogiques que certains rires extérieurs viendront craqueler à intervalles beaucoup trop espacés.
 
J’ai bien conscience du ton lapidaire de ma critique, et comme il arrive parfois je me dois de tempérer (légèrement) les propos précédents, car si le spectacle proposé n’était manifestement pas à la hauteur de mes attentes, il n’est pas aussi catastrophique que mes dires semblent l’attester. Néanmoins, je doute que mon commentaire s’accorde avec les voix tonitruantes de la profession, L’Illusion conjugale fut nominée pour les Molières cette année.

jeudi 1 septembre 2011

La mécanique du coeur - Mathias Malzieu

Mathias Malzieu n’est pas seulement le chanteur vedette du groupe Dionysos, c’est également un écrivain au ton décalé. La mécanique du coeur, court roman écrit avant l’album du même nom, est le second roman de l’auteur, si l’on excepte un recueil de mini-nouvelles publié à ses débuts.


Little Jack nait à Edimbourg, en 1874, le jour le plus froid du monde. Il viendra au monde dans des conditions particulièrement dures, qui lui vaudront d’avoir sa vie durant un coeur mécanique, une horloge surmontée d’un coucou réalisée par les soins d’une maïeuticienne excentrique, celle-là même qui l’élèvera. Reclus chez sa tutrice Madeleine, Little Jack veut voir le monde, et un jour que Madeleine accepte de le sortir en ville, il y fait une rencontre qui bouleversera sa vie. Là, en pleine rue, il se heurte à la plus adorable fille qu’il ait jamais vue, une « flamme à lunettes ». Une connexion se crée, le coeur mécanique de Little Jack s’emballe, se dérègle, et les aiguilles de son cadran pointent vers les étoiles de l’inconscience. Il est tombé amoureux mais a endommagé son coucou qui lui servait de coeur, l’amour lui est interdit s’il veut vivre.
 
Et pourtant Little Jack veut connaître l’amour, et il pense retrouver la piste de sa dulcinée sur les bancs de l’école. Mais tout ce qu’il trouvera là-bas ne sera qu’humiliation quotidienne et solitude. Mis à l’écart dès le premier jour par le caïd de l’école, un certain Joe, lui aussi amoureux de la « flamme à lunettes », il vivra un enfer de plusieurs années avant de s’enfuir en Andalousie retrouver sa belle. Le début d’un voyage initiatique qui lui fera découvrir les multiples aspects de l’amour.
 
Sous le titre d’ « oeuvre concept » se cache la plupart du temps un contenu plutôt banal que les responsables marketings essaient de refiler à tout un chacun. Avec le succès du groupe Dionysos, il est normal que je me sois méfié de la sorte, et j’aurais eu grand tort de passer à côté. Car si les soupçons persistaient encore à l’ouverture du livre, la première ligne dissipe ces interrogations somme toute légitimes. On y découvre un style percutant, qui frappe l’imagination par la richesse de ses images. Ce sens du décalage dont nous gratifiait Mathias Malzieu dans ses compositions musicales semble ici déployer plus encore ses ailes vaporeuses. La Mécanique du coeur est à lui seul une collection de métaphores qui vont de l’incongru au complètement loufoque. Et forcément ça marche, les pages courent sous les doigts, et nous, pauvre lecteur arrimé à l’imagination débordante de l’auteur, on en redemande. J’opposerai cependant un bémol car la prose n’est pas toujours à la hauteur ; moi qui préfère les phrases aux constructions plus complexes, j’ai été déçu par la relative pauvreté structurelle. Mais qu’importe, la parade fut de lire à la nuit tombée, quand les ombres de la nuit écrasent cette résistance forcenée et ouvrent les portes du rêve.
 
Du côté de l’histoire, c’est un peu plus classique si l’on puis dire. Le résumé l’indique bien, on est dans un conte initiatique, qui verra le héros s’émanciper de sa tutrice pour chevaucher librement les steppes sauvages de l’amour. On retrouve de même ce thème de la différence à l’enfance, peu étonnant mais traité sans trop d’appesantissement. La découverte de l’amour et ses tourments sont évidemment le moteur de l’histoire, que Mathias Malzieu s’approprie plutôt aisément. Pour parvenir à ses fins il introduit le personnage mythique de Georges Méliès, qui sera un soutient essentiel dans la quête de Little Jack. Le père des effets spéciaux nous est présenté comme un homme excentrique au coeur tendre, cette dernière composante demeurant caractéristique de la plupart des personnages rencontrés. Quoiqu’il en soit, on s’attache facilement à la plupart des membres de cette galerie bigarrée.
 
Bref, La Mécanique du coeur est un excellent conte, autant pour les petits bouts de choux que pour leurs aînés. Mais quitte à finir sur une note mercantile dissonante, je pousse tout de même un léger coup de gueule sur le prix du livre : 6,50€ pour les 150 pages en format poche me semble plutôt exagéré. Mais allez, ne soyons pas rabat-joie et suivez plutôt mon conseil : lorsque la nuit s’affale sur nos pauvres cervelles endolories par une dure journée, qu’elle lance ses hordes de démons obscurs à l’assaut des barrières de notre conscience, ouvrez ce livre et plongez y votre personne ou vos enfants si vous en avez, vous m’en direz des nouvelles.

mardi 30 août 2011

Les Nouveaux chiens de garde - Serge Halimi

Il n’est pas rare de nos jours d’entendre parler de la presse en des termes peu élogieux, des termes tels que désinformation et orientation de l’information sont des leitmotivs dans la bouche de ses détracteurs. Serge Halimi semble bien placé pour juger de l’état de la presse française, il a lui-même un pied dans la profession. Il est même devenu, et ce depuis Mars 2008, directeur du journal Le Monde. Il critique pourtant, avec Les Nouveaux chiens de garde, certains de ses collègues haut placés. Ce pamphlet a pour but d’initier le lecteur aux dérives ayant cours dans les milieux médiatiques, notamment dans les hautes sphères de notre presse nationale matérialisés par la trentaine de « barons » qui pèsent de leur influence sur toute la profession. Loin de décrier la profession, Serge Halimi  s’attache à fournir, à l’aide de documents d’archives et par conséquent volatils, l’état catastrophique dans lequel est plongé le journalisme français. Si l’image des journalistes ressort ternie après lecture des Nouveaux chiens de garde, on est en droit de s’interroger sur le statut même  de l’auteur, journaliste et qui pis est bénéficiant d’un poste relativement en vue. Pour ne pas discréditer Serge Halimi, car les faits semblent influer en sa faveur, il convient donc de narrer brièvement l’ « histoire » qui entoure ce pamphlet. Tout d’abord, Serge Halimi a tenu a ne pas faire de promotion pour son livre, il s’est contenté de laisser le bouche à oreilles faire le travail ; une décision qui a porté ses fruits semble-t-il, puisque Les Nouveaux chiens de garde fut un best-seller, avec 150.000 exemplaires écoulés. De plus, l’ouvrage fut très froidement accueilli et dépeint par ses confrères, ce qui m’incite encore plus à admettre dans les grandes lignes les affirmations de Serge Halimi, lequel cherche avant tout à montrer les écarts d’une profession qui, malgré son influence sur l’opinion, n’a de compte à rendre à personne. Et pour attester ses dires, il n’hésite pas à faire appel à des documents d’archives, car en matière d’information, le public comme les journalistes souffrent d’amnésie. 


A travers ce pamphlet, Serge Halimi dénonce la collusion politique et médiatique ; une profession qui se proclame contre-pouvoir, « porte-parole des obscurs et des sans voix, forum de la démocratie ». Rien de mieux lorsqu’on se targue de la sorte de constater l’évolution effectuée depuis les années de l’ORTF, un détachement vis-à-vis du pouvoir étatique rendu possible grâce à la privatisation. Voici néanmoins un argument des plus faux, car s’il est vrai, sur le plan formel, que les journalistes ne sont plus soumis à l’Etat, la pratique infirme ce jugement. Lors d’une interview du Président de la République, par exemple, c’est l’Elysée qui tranche le choix du journaliste, en fonction du profil souhaité. Quant aux émissions politiques, où la parole est donnée au peuple, si elles ne plaisent pas aux gouvernants, ces derniers se permettront d’amputer le budget d’une chaîne publique d’une centaine de millions d’euros. Lors de la réforme des retraites en 1995, un tel programme avait déplu. Les journalistes à l’origine de l’idée avaient simplement répliqué que ce genre de défouloir jouait le rôle de soupape de sécurité, une décompression en quelque sorte. Quant au CSA, sacro saint garant de la neutralité des médias, on est en droit de s’interroger sur leur neutralité à eux. Les membres sont nommés par le Président de la République (UMP depuis 1995), le Président du Sénat (UMP depuis toujours), et par le Président de l’Assemblée Nationale (UMP depuis 2002). Et d’après Hervé Bourges, ancien président de l’institution, « Jamais le CSA ne pourrait se permettre de nommer quelqu’un qui serait à l’avance rejeté par l’actionnaire », en d’autres termes l’Etat.
 
Ce monde médiatique, où tout le monde est invité à tutoyer Sarko jusqu’à s’en montrer ouvertement fier, prodigue à ses amis politiciens de bien accommodants services, comme passer sous silence une situation ambigüe. Ainsi, lorsque Nicolas Sarkozy remplaça promptement Alain Carillon au poste de ministre de tutelle des télévisions et radios publiques, il se trouvait déjà ministre du Budget et … porte-parole d’Edouard Balladur, candidat à la Présidence de la république. Citons également le cas Mitterrand, dans lequel la presse française s’est brillamment illustrée en ne dévoilant aucune information sur le cancer de l’intéressé. Ou bien alors, quand il arrive à certains journalistes de faire preuve d’audace, ils prennent des gants bien molletonnés pour parler de questions polémiques. D’autre part, si les hommes politiques se lient d’amitié avec les pontes médiatiques, c’est aussi par soucis d’éducation. Ils permettent à ces derniers de s’intégrer à des comités de réflexion et d’y découvrir les problèmes et solutions envisagées ; les journalistes pourront d’autant mieux jouer un rôle pédagogique au moment de passer à l’antenne. Mais cette collaboration remet en cause leur indépendance vis-à-vis du missionnaire et des personnalités côtoyées. Cette collusion des pouvoirs médiatiques et politiques sera évidemment susceptible d’orienter un journal, télévisé ou écrit. Le journalisme actuel est creux et révérencieux, il est mercantile et certainement pas de nature politique. Les services sont réciproques, car pendant qu’un journaliste se voit décoré par un ministre d’un de ces colifichets à la signification perdue dans les limbes de l’Histoire, les anciens ministres, eux, trouvent refuge au sein des groupes de presse.
 
Cependant, tandis que médias et politiciens forniquent de conserve (Jean-Louis Borloo et Béatrice Schoenberg par exemple), les premiers sont asservis par les industriels. Serge Halimi paraphrase ici Noam Chomsky : « l’analyse du dévoiement médiatique n’exige, dans les pays occidentaux, aucun recours à la théorie du complot. » Et de suite après de citer la réponse de Chomsky à un étudiant, curieux de connaître la manière dont l’élite contrôle les médias : « Comment contrôle-t-elle les General Motors ? La question ne se pose pas. L’élite n’a pas à contrôler General Motors, elle lui appartient. » En effet, les capitaux des organes de presse sont détenus en grande majorité par des groupes comme LVMH, Bouygues, Vivendi, Matra-Hachette, Lagardère, Dassault, Bolloré, reproduisant ainsi la situation du Comité des Forges lors de l’entre-deux-guerres. Serge Halimi nous renvoie alors au discours de Daladier le 28 Octobre 1934 devant le congrès du parti : « Deux cent familles sont maîtresses de l’économie française, et, en fait, de la politique française. Ce sont des forces qu’un état démocratique ne devrait pas tolérer, que Richelieu n’eut pas toléré dans le royaume de France. L’influence des deux cents familles pèse sur le système fiscal, sur les transports, sur le crédit. Les deux cents familles placent au pouvoir leurs délégués. Elles interviennent sur l’opinion publique, car elles contrôlent la presse. »
 
Rien d’étonnant donc à lire Serge Halimi qualifier la profession de « journalisme de marché. » Néanmoins, la désinformation, reconnait-il, n’est pas toujours issue de la volonté de manipulation ; elle procède parfois de l’incompétence du journaliste. Ceux-ci se retrouvent parfois pris au piège des structures mentales qu’ils ont contribué à édifier, comme lors d’un « débat » sur les attentats, où l’assimilation implicite entre musulmans et islamistes se produisit par le biais de la « fracture entre français et musulmans. » Le traitement de l’information internationale est également remis en cause ; les faits relatés iraient parfois à contresens de la réalité, tout en demeurant couplé à une écriture automatique, intellectuellement peu exigeante en raison du temps requis. Volontairement bâclée, l’actualité internationale se voit reléguée au second plan au nom de l’audimat. Car de plus en plus, et peut-être l’avez-vous remarqué, « le fait divers fait diversion », certains thèmes racoleurs se multiplient d’autant plus que leur coût de fabrication est dérisoire, en dépit du fait que la surabondance de ces sujets ne reflète pas la réalité. Les responsables de rédaction se copient les uns les autres et tendent donc vers l’uniformité, étouffant par là même le pluralisme que revendiquent nos médias : « le journalisme de marché domine à ce point les médias français qu’il est très facile – pour le lecteur, pour l’auditeur, pour le journaliste – de passer d’un titre, d’une station ou d’une chaîne à l’autre. Au niveau de la presse hebdomadaire, cette ressemblance assomme : les couvertures, suppléments et articles sont devenus interchangeables ; ce sont souvent les conditions d’abonnement – pour parler clair, la valeur des produits ménagers convoyés avec le journal – qui déterminent le choix du client. »
 
Cette uniformité, d’après Serge Halimi, serait le reflet de la pensée unique, instituée par les « maîtres du monde », qui la partagent tous dans son entièreté. La pensée unique n’est pas neutre ni changeante, « elle traduit en termes idéologiques à prétention universelle les intérêts du capital international, de ceux qu’on appelle les marchés, les gros brasseurs de fonds. » En abusant du crédit et de la réputation qu’on leur attribue, les institutions économiques internationales (Banque Mondiale, FMI, OCDE, Banque Centrale Européenne) souhaitent soumettre les élus à ses « Tables de la Loi », à « la seule politique possible, incontournable », puisqu’elle possède l’aval des riches. Toujours  d’après l’auteur, l’idéal de la pensée unique est de dépouiller le débat démocratique de sens, le réduire à un périmètre idéologique minuscule  « puisqu’il n’arbitrerait plus entre les deux termes d’une alternative. »
Je me permets ici une critique sur la forme, car si Serge Halimi critique le libéralisme – ou le capitalisme -, avec véhémence parfois, il n’avance pas pour autant de preuve étayant tous ses dires. Pour les obtenir, je pense donc m’orienter vers La Fabrication de l’opinion, de Noam Chomsky et Edward Herman. Fin de l’aparté, je reviens sur le propos du livre et sur la pensée unique, à propos de laquelle l’auteur nous met en garde : « Céder à cette pensée là, c’est accepter que la rentabilité prenne partout le pas sur l’utilité sociale, c’est encourager le mépris du politique et le nique du capital » ; et la presse célèbre le libéralisme comme une avancée, une certitude économique, ou le critique sur des aspects passés. C’est sur LCI notamment que l’amour de l’argent se manifeste au grand jour, que Jean-Marc Sylvestre partage sa foi : « Il n’y a pas de progrès social sans progrès politique. » On sent donc un conditionnement des médias en faveur du capitalisme, les journalistes reprennent en substance les propos des chefs d’entreprise. Certains professionnels osent même se fabriquer une auréole de prestige en se prétendant dissident vis-à-vis de l’ordre établi.
 
Les journalistes éludent donc les vraies questions, mais ce avec la coopération des hommes politiques, qui consentent à ce simulacre et acceptent de réserver leurs affrontements aux questions accessoires. D’autant plus que les journalistes ne jettent plus de regard critique sur le monde ; dans leur logique d’accompagnement de la classe dirigeante, leur rôle se résume à expliquer l’économie-monde, rôle d’autant plus crucial qu’on se reproche d’avoir du retard en la matière.
 
Serge Halimi nous décrit également ce monde médiatique comme un « univers de connivence », où les services réciproques pullulent jusqu’à frôler l’absurdité. Ne serait-ce qu’à travers les articles louangeurs sur le livre d’un collègue ou ami, ces retours d’ascenseur permanents dont n’hésitent pas à user les journalistes, jusqu’à vanter hypocritement l’ouvrage d’un collègue de rédaction à force de superlatifs portés aux nues. Ou encore à truquer chaque année le concours récompensant le « meilleur ouvrage » d’un confrère. Mais le comble reste les cas d’auteurs reconnus juridiquement de plagiat qui continuent d’être encensés par leurs copains journalistes ; citons le cas Alain Minc au hasard. Cette connivence se manifeste de manière peut-être visible par le ballet incessant des journalistes, trimballés de chaîne en chaîne, de station en station, ou de quotidien en quotidien. Certains même cumulent les postes, ce que les médias, toujours prompts à dénoncer cette pratique chez les hommes politiques, ne semblent pas remarquer lorsqu’il s’agit de leur paroisse. Pour terminer, Serge Halimi remet en question le statut même des « commentateurs vedettes », ces superstars de l’info qu’il est impossible de manquer quand on est un minimum relié au monde. Est-ce tellement grâce à leur travail et à leur savoir-faire que ces gens là bénéficient de cette notoriété, ou bien en raison de leur fréquence d’apparition ? La réponse est, bien évidemment, dans la question.
 
Beaucoup a été dit sur Les Nouveaux chiens de garde, au point que ce billet ressemble, à juste titre, à un résumé de ce court pamphlet. Après avoir rapporté, fidèlement je l’espère, les propos de l’auteur, je m’autorise maintenant une note personnelle. Si j’avais une vague conscience d’être manipulé par les médias, je ne pensais pas, ignorant que je suis, que la pratique s’étendait si profondément sur tous les supports. Néanmoins, si le constat peut paraître effrayant, Serge Halimi tempère ses propos, il nous montre que malgré l’obstination de la presse à nous malaxer le cerveau, l’opinion publique n’est pas toujours à la merci de journalistes peu scrupuleux.

lundi 29 août 2011

Notre-Dame de Paris - Victor Hugo

Il existe certains livres dont la réputation fracassante, amplifiée par l'écho des siècles traversés, vous intimide parfois lorsque vient le moment de s'y plonger et d'y découvrir les myriades de trésors prétendument colportés. L'ampleur de l'ouvrage, la dimension historique incontestable et tant d'autres facteurs inquiètent le lecteur de passer outre des délices supposés. Notre-Dame de Paris appartient à cette catégorie d'ouvrages, et ce sentiment intimidant se voit renforcé par le volume de l'ouvrage, un bon pavé rumsteak de 700 pages à l'arrondi.

Croquis de Quasimodo par Hugo

Pierre Gringoire est un philosophe, un ami des Arts et des Lettres, qui se sent au pinacle de sa gloire le jour où l'une de ses pièces composée pour la Dauphine est jouée en présence de notaires de Paris. Ce qui devait pourtant consacrer son génie à cet instant précis, par les événements survenus dans la salle et au dehors, l'amènent finalement à n'obtenir aucune obole pour ce travail accompli et à échouer, par la force des choses, truand. Ce qui a détourné l'attention de sa pièce, c'est l'élection du rois des fous par les manants et les gueux de la ville, où nous faisons pour la première fois la connaissance de Quasimodo, élu roi à l'unanimité en raison de son faciès plus que de difforme.

C'est ce même Quasimodo qui se livrera plus tard à une tentative d'enlèvement sur la Esmeralda, jeune bohémienne de 16 ans au caractère angélique mais fier, à l'allure de brindille flottant au gré des vents, qui enjôle et charme son public sans comparaison possible, mais qui se voit prise à son tour par les pièges charmeurs de son sauveur, le capitaine Pheobus, grand coureur de jupon. Ce dernier sera d'ailleurs sa perte, puisqu'elle sera accusée de son meurtre et condamnée à mourir pour sorcellerie, et cela par la faute de Claude Frollo, archidiacre de Notre-Dame, qui lui voue étrangement une haine farouche et indéfectible.

Mais les truands, convaincus par Gringoire, ne renoncent pas à sauver leur sœur du gibet, et s'organisent pour faire sortir la belle de Notre-Dame, où elle est recluse depuis que Quasimodo, le sonneur de cloches, l'a sauvée une première fois.

Amis lecteurs amoureux de la brièveté et de la concision, passez votre chemin, Notre-Dame de Paris n'est aucunement fait pour vous plaire. Si plus d'un paragraphe de description achemine à vos yeux courroucés des litres de sang impatient, vous ne dépasserez pas le premier chapitre. Exomil, spliff ou autres remèdes de votre choix ne sauront vous convaincre de persévérer. Les plus courageux seront quant à eux récompensés, comblés, transportés aux nues par le lyrisme débordant  de Hugo. Ce cher Victor possède un style particulier, inimitable, inépuisable qui court tout le long du roman sans presque jamais s'arrêter ; la lecture de Notre-Dame de Paris est un marathon lyrique des plus agréables mais aussi des plus épuisants. Sa lecture, interrompue, hachée, s'est, je crois, étalée sur trois mois, pendant lesquels l'opinion sur l'ouvrage fluctue sans cesse : l'ouvrage est magnifiquement bien écrit, mais il s'y passe peu de choses, l'ennui guette mais le style toujours y ramène. Bref c'est long, c'est épuisant à lire, il faut s'accrocher aux métaphores et périphrases qui parsèment le livre, et s'y plonger à corps perdu pour ressentir la puissance brute du style hugolien, qui arrive, lors du chapitre sur l'histoire de la ville de Paris, à transformer un cours d'histoire en épopée grandiose, en un chant éclatant d'amour et de gloire, qui métamorphose cet assemblage de briques et de pierres, de paille et de chaux, en une entité vivante, indépendante, conquérante, résistant à l'assaut des hommes et du monde.

Car chez Hugo le style se confond avec la forme, le lyrisme traduit et exacerbe les passions des acteurs, que l'on sent guidés plus par leur instinct que par la raison, ce qui correspond, si je ne me trompe, à l'idéologie romantique. Rarement on surprend Quasimodo, Frollo ou Gringoire effectuer un choix pragmatique, sauf lorsqu'il s'agit du choix de la vie. Et encore, Esmeralda émettra le souhait de mourir plutôt que souscrire à une vie privée de Phoebus. Ce dernier d'ailleurs sera la cause de la perte d'Esmeralda, mais au-delà de ça il est l'axe de l'ouvrage, la fatalité, l'Ananké tant redouté par Claude Frollo ; Phoebus est froid et insensible sous des dehors de jovialité, l'antithèse de l'archidiacre qui, sous des apparats d'austérité, dissimule un cœur de lave agité d'incessantes palpitations.

Le personnage de Quasimodo se révèle quand à lui moins énigmatique, il personnifie la cathédrale mutilée, tant physiquement qu'intellectuellement. Sa difformité s'explique par les affres du temps, des révolutions et des hommes sur la cathédrale, que l'on retrouve chez lui de naissance et amplifiée par les hommes; et sur le plan intellectuel sa bizarrerie d'esprit s'explique par les ravages internes sur la cathédrale, dont les modifications successives ont dénaturé la nature. Expliquée en un chapitre, l'importance de l'architecture au Moyen-Âge et avant rappellera à certains des souvenirs du comics From Hell, d'Alan Moore, où tout un chapitre exposait, entre autres, la réalité sous-jacente des symboles.

Au niveau des reproches, car il y en a et j'ai failli les oublier dans mon flux lyrique tant je me remémorais de si beaux instants, ce sont ces longueurs austères et infinissables décrivant les quartiers de Paris, des histoires de prévôts qu'on ne connaît pas et dont on se fout royalement, des commérages de l'ancien temps déjà anciens à l'époque, des allusions aux découvertes scientifiques qui datent tout autant ; bref des vieilleries apparemment indispensable au roman historique, mais si pesantes de nos jours (et de ceux de Hugo certainement).

Que dire finalement de Notre-Dame de Paris ? La conclusion est il me semble au-dessus de ces lignes, tant il m'est impossible de réduire mon commentaire sur l'ouvrage. Si la lecture n'aura pas été d'une traite, le commentaire l'aura, lui, été. C'est plutôt un bilan que je ferai de ma lecture, car je m'attendais à une certaine critique, à un certain message, moins ancré en creux et plus explicite, plus percutant, et il m'aura fallu atteindre la fin pour remettre toutes ces idées dans l'ordre. J'émettrai cependant un bémol sur la préface de l'édition « Livre de poche », qui par son obscurité et à son pédantisme semble s'adresser bien plus à des licenciés en lettres qu'à de « simples lecteurs », ou du moins amateurs parmi lesquels je me considère.

Finalement, Notre-Dame c'est long, c'est chiant. C'est beau, c'est magnifique, et surtout c'est un chef d'oeuvre.


Un dernier mot pour signaler qu'Hugo, en amant de toutes les femmes, vous délivre à vous mesdames, mesdemoiselles, ces quelques mots qui sauront au mieux vous réconforter, au mieux vous servir de bouclier :

Où les femmes sont honorées, les divinités sont réjouies ; où elles sont méprisées, il est inutile de prier Dieu.

Immédiatement suivi par ces paroles :

La bouche d'une femme est constamment pure ; c'est une eau courante, c'est un rayon de soleil. Le nom d'une femme doit être agréable, doux, imaginaire ; finir par des voyelles longues, et ressembler à des mots de bénédiction.

Comme quoi on a beau être un grand auteur, ça n'empêche pas de se planter.